#93 « À force de remettre à plus tard, la vie nous dépasse. » Sénèque

Cela fait maintenant des semaines que je me torture la tête avec tout un tas de questions : faut-il s’acharner à vouloir faire à tout prix un bébé alors que nos corps ne sont pas faits pour ça ? N’est-ce pas immensément égoïste ? Et si on y arrive jamais ? Et si notre couple ne tenait pas la route ? Ne serait-ce pas un immense gâchis, avec au milieu de tout ça un enfant qui n’a rien demandé ? Quel est le sens de tout ça ? L’adoption n’est-elle pas mille fois plus sensée ? Bref. Je cogite un peu quoi.

Quand j’ai parlé de mes doutes à propos de mon couple et de la FIV à mes amie, l’une d’elle (celle qui est actuellement enceinte) m’a répondu ceci : « Si tu veux vraiment un enfant biologique, n’hésite pas. L’amour d’un enfant c’est à vie. Le couple c’est souvent secondaire. » J’en étais presque choquée tellement je trouve ce raisonnement égocentré. On ne fait pas un enfant pour avoir une garantie d’être aimée à vie ?! Mais, sans que j’arrive vraiment à me l’avouer, il y a une partie de moi qui comprend. La trouille de se retrouver VRAIMENT seule un jour. Sans parent, sans sœur, sans enfant. Sans famille.

En parallèle, il y a eu cet article de Simone, dont ces phrases  : « Cela me renvoie à ce que je serai dans quelques dizaines d’années. Aurai-je eu le temps de mener les projets qui me tiennent à cœur ? Aurai-je des descendants à coucher sur mon testament ? Aurai-je des regrets ? » Sur le coup je l’ai lu plutôt distraitement, mais quelque chose en est resté dans un coin de ma tête.

Et puis il y a quelques jours, j’ai discuté par écrit avec quelqu’un qui a largement l’âge d’être mon père. Une personne que je connais depuis à peine trois mois, mais en qui j’ai toute confiance puisque que c’est lui qui m’a « largué » de l’avion lors de mon premier saut en parachute en solo le 24 septembre dernier. Mon moniteur est un vrai personnage, le genre de type que tu adores ou que tu détestes mais face à qui tu ne peux pas rester indifférent. Jusqu’alors il ne connaissait rien de ma situation privée, un vague « c’est compliqué » me servant de défense lorsque je voulais écarter certains sujets personnels. Au fil de notre conversation, j’évoque à demi-mot les choses qui me prennent la tête et j’écris une phrase dans ce genre : « Je n’arrive pas à trancher parmi les différents choix qui s’imposent à moi … Aucun n’est idéal et personne ne peut décider à ma place. » Et là où tout le monde m’a toujours dit qu’effectivement, c’était à moi de devoir faire un choix, lui a répondu : « Si : les années … Le temps s’écoule, rien ne l’arrête … J’en sais quelque chose ! Pense à ce que tu seras dans 20 ans … »

Je n’avais jamais vu les choses sous cet angle. Comme je le dis souvent, je n’ai pas la « vision à long terme ». A moyen terme parfois, et encore. Mais souvent, je ne vois pas plus loin que le bout de mon nez … et c’est très bien comme ça ! Parce que sinon, bonjour l’angoisse ! Par exemple, pas la peine de me parler de cotisation en vue d’une éventuelle retraite : je suis convaincue que je ne serai plus de ce monde avant de l’atteindre. Se projeter dans l’avenir est donc un concept assez obscur pour moi.

Mais en lisant cette phrase de ce type qui a vécu mille et une choses dingues dans sa vie, j’ai fait l’effort de m’imaginer dans 20 ans. J’ai pensé très fort à une amie très chère qui, alors qu’elle allait tout juste fêter ses 50 ans, a perdu l’homme de sa vie d’un cancer foudroyant. Ils n’ont jamais eu d’enfants, mais c’était un choix de leur part. Malgré moi, j’ai eu cette pensée horrible : je ne veux pas « finir » comme ça. Je veux une famille, des grandes tablées, du bruit, une smala d’enfants (adoptés et « biologiques ») qui courent partout et quelqu’un qui me tient la main sur mon lit de mort. Des repas comme chez ma grand-mère, où les jeunes ne restent jamais bien longtemps à table et retournent jouer entre eux pendant que les adultes se goinfrent picolent papotent. Des émotions comme dans « Le premier jour du reste de ta vie ». [D’ailleurs vous connaissez forcément cette scène, lorsque la mère demande à ses enfants quand est-ce qu’ils comptent faire des petits-enfants. Ils rigolent en répondant qu’ils ont décidé de sauter une génération puis le papa, joué par Jacques Gamblin, dit ceci : « Plaisantez pas avec ça. C’est important vous savez une famille. Vous regarder grandir tout les trois, c’est le plus beau spectacle auquel j’ai assisté dans toute ma vie. Avoir des enfants, c’est une chance merveilleuse. » Ce passage m’a profondément marqué il y a des années, alors que j’ignorais tout de l’infertilité. Bref.]

Du coup j’ai craché le morceau à mon moniteur : la ménopause qui me guette, le choix rapide à faire et le passage obligé par la procréation médicament assistée. En guise réponse, pas de « la FIV ça fonctionne à chaque fois » ni de « garde espoir ça va marcher ». Il m’a parlé de certaines de ses amies qui ont galéré à 30 ans ou plus tard pour avoir des enfants et de sa femme, marraine de deux « bébés-éprouvettes ». Puis il a enfoncé le clou : « Je crois que tu devrais foncer … Tes années vont compter triple maintenant, pas élégant mais pragmatique … En parachutisme, ton parachute s’ouvre ou ne s’ouvre pas, philosophie simpliste mais que j’applique depuis mon premier saut le 24 septembre 1964 et qui m’a permis de surnager de quelques naufrages ». Je lui ai fait remarquer que mon premier saut à moi aussi avait eu lieu un 24 septembre et je l’ai remercié pour ses mots très justes. Nous en sommes restés là. Quand je l’ai revu plus tard, il m’a serré un peu plus fort que d’habitude lorsqu’il m’a fait la bise.

Depuis, je psychote toujours autant (on ne se refait pas hein). Mais un peu plus sereinement, et surtout avec ce nouvel angle de vue : que serai-je dans 20 ans, à l’aube de fêter mes 50 ans ? A quoi ai-je envie que ma vie ressemble ? Y aura-t-il des regrets ou des remords ? Bref. Je cogite toujours un peu quoi …

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17 réflexions sur “#93 « À force de remettre à plus tard, la vie nous dépasse. » Sénèque

  1. Ton article m’a mis les larmes aux yeux. Je suis entièrement d’accord avec ton amie. L’amour d’un homme s’efface. L’amour d’un enfant reste toute une vie. Je prefere mille fois être seule quand je serai vieille, mais en étant une maman. Plutôt que d’être vieille, mariée et sans enfant. C’est égoïste je l’avoue. Mais seule ou en couple sans enfant non je n’y survivrai pas…

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  2. Tu as raison de te poser toutes ces questions!
    Je crois qu’on se le demande toutes (les PMettes) si *ça vaut le coup*, pour notre coeur, pour notre tête, pour notre couple, pour la finalité en elle même (les enfants), si ce moyen (PMA) est le meilleur (adoption?)
    et *pourquoi*… pour nous, notre couple, faire comme les autres, par entêtement (de cette chose qu’on n’arrive pas à avoir…)
    Et dans 20 ans alors… As-tu trouvé des réponses, ou des débuts de réponses… Où *veux* tu te voir? Où *penses* tu te voir ?

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  3. Waouh… je crois que j’ai rarement autant pleuré en lisant un article… Je suis désolée, mon commentaire ne va pas être très constructif, mais j’avais envie de t’écrire. Ces doutes et questions, tellement légitimes, sont aussi d’une rare violence quand on a pas l’habitude de se projeter, ou qu’on a cette certitude qui glace le sang quand à son propre avenir et sa durée de vie… J’espère que, quel que soit le temps que ça prendra, tu trouveras des réponses, pas des pistes, pas des idées, mais une décision franche et irréfutable que toi et ton couple pourrez suivre sans détour.
    Je me permets de t’envoyer mille pensées d’amour !

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  4. Moi je n’en suis plus si loin de la cinquantaine. Et je trouve les paroles de ce monsieur très sages.
    J’ai envie de voir l’infertilité, pour une fois, du bon côté. Contrairement à la majorité des gens, nous réfléchissons beaucoup à la question de la parentalité, de l’engagement, de la responsabilité, du sens de notre vie. Nous nous interrogeons sur les vrais fondements de notre envie d’enfant. Et je trouve ça plutôt ça.
    Un enfant n’est pas une garantie d’amour, c’est une belle aventure. Ce n’est pas toujours magique et certains enfants un jour coupent le lien avec leur parent. Ne nous leurrons pas. Et personne n’est immortel non plus, les accidents ça arrive.
    Un conjoint c’est celui qu’on a choisi pour traverser la vie, le plus longtemps possible.Cela n’a rien à voir.
    Les enfants feront un jour leur propre vie. Pour moi, avoir un enfant, c’est partager une partie de sa vie puis tout faire pour qu’il soit autonome, adulte et qu’il n’ait plus besoin de moi. On ne fait pas un enfant pour ne pas être seule la vieillesse venue.

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  5. Je suis choquée. Vraiment. On ne fait pas un enfant pour soi mais pour le couple.
    Si le couple est fragile, on ne peut pas compter sur son compagnon. Les disputes devant l’enfant, c’est cela qu’on veut offrir ? Ton amie a la même réflexion que l’ex de Chéri. C’est plus important d’avoir un enfant même si elle est dans une relation chaotique. Les filles comme ça, je les trouve égoïstes et pathétiques.
    Personnellement, j’ai quitté mon ex lorsque je me suis projetée 10 ans plus tard. J’avais arrêté la pilule depuis deux mois. Et je l’ai quitté. J’ai imaginé les disputes régulières et le reste. Ce n’était pas ce que je voulais offrir à mon futur enfant.
    J’aurais encore beaucoup de choses à dire sur ce sujet.
    Je pense que c’est manqué de maturité que de penser ça. Je trouve ça vraiment triste…

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  6. Cette phrase de Gamblin m’avait aussi marqué…et pareil je ne savais pas encore pour mon infertilité!
    Néanmoins je te comprend à un certain moment du parcours les projections deviennent compliquées, on ne sait plus vers quel choix se tourner. Le plus important est de faire ce qui est en accord avec soi même pour ne pas avoir de regrets❤
    Gros bisous

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  7. Chacun(e) se fait son idée de pourquoi un enfant, une famille. Entre celles qui font un enfant seule, d autres avec un couple cahin-caha ou au contraire très amoureux et soudé, je ne pense pas qu il y ait une phrase qui résume pour toutes. En tous cas, tu chemines sacrément! Il y a une phrase qui m a travaillée pdt mult années, si je suis infertile est il raisonnable d aller contre la nature. J ai désormais la réponse: ça n a rien a voir. J ai eu une grossesse juste parfaite après avoir fait la galerienne en PMA. Je n ai pas réussi à concevoir mais j ai été très compétente pour le reste! Ne laisse pas trop de doute s’insinuer sur ce genre de questions, ceci dit tu as prouvé dans le fil de ce post que tu ne t attardais pas

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  8. Il y a beaucoup de questions dans ton article et elles renvoient, pour moi, à des choses différentes… Par exemple le couple et la parentalité sont bien sûr très souvent liés, mais pas toujours. Quant à « avoir un bébé contre la nature », je rejoins complètement le commentaire d’Annabelle… Bref. Je te souhaite d’arriver à trouver tes réponses malgré le gouffre qui s’ouvre parfois devant certaines questions. Bises Lucienne.

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  9. […] que j’avais tout de même en face de moi mon oncle, ma tante et … leur trois enfants. Une autre version de la famille du film « Le premier jour du reste de ta vie »… De l’énergie et de la vie qui déborde. En face il y avait la mienne, ma famille proche, celle […]

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  10. […] que j’avais tout de même en face de moi mon oncle, ma tante et … leur trois enfants. Une autre version de la famille du film « Le premier jour du reste de ta vie »… De l’énergie et de la vie qui déborde. A côté de ça il y avait la mienne, ma famille […]

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